Nous vous rappelons que Patrick Leboutte sera parmi nous demain soir pour une soirée de cinéma. Pour ceux qui ne le connaissent pas encore, Patrick est un critique "itinérant", historien du cinéma fondateur et rédacteur en chef de l'excellente revue cinéma "L’image, le monde", et enseignant à l’INSAS, la principale école de cinéma belge à Bruxelles.
Il entreprend actuellement un travail d'écriture à partir de ses rencontres de marcheur à l'écoute des habitants. Il répond à notre invitation en venant à Tulle demain et deux autres semaines en début d'année prochaine ; à chaque fois il nous proposera une soirée de cinéma.

Carte blanche à Patrick Leboutte

Nouvelle Société n°5, 6, 7
du groupe Medvedkine de Besançon
(France - 1969-1970 - 3 x 10 min.)

Mon diplôme, c'est mon corps
de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil
(Belgique - 2005 - 18 min.)

Hommage à Georges Binetruy
"Apprendre à démonter, puis remonter la caméra en un minimum de temps, comme on le faisait à l'armée avec nos fusils, voilà ce que nous voulions. Après, tout est allé très vite : on m'a foutu la caméra sur l'épaule, j'ai fait la mise au point et le coup est parti tout seul."
"Une fois que tu as mis les yeux derrière la caméra, tu n'es plus le même homme, ton regard a changé" Georges Binetruy, in L'image, le monde, n°3, automne 2002

1967-1973 : Quelques dizaines d'ouvriers des usines Rhodiaceta de Besançon et Peugeot de Sochaux, d'un côté, une poignée de réalisateurs et de techniciens du cinéma français, de l'autre, décident de consacrer du temps, de la réflexion et du travail, à faire des films ensemble. Librement associés sous le nom de Groupe Medvedkine, ils réalisent quinze films qui, pour la première fois avec une telle ampleur, expriment de l'intérieur le point de vue de la classe ouvrière sur elle-même et sur le monde. Quinze films pour autant de chefs-d'œuvre du cinéma politique, du cinéma tout court.

Mort au début du mois de novembre, Georges Binetruy était l'un d'eux, ouvrier à la Rhodia, militant et caméraman du groupe de Besançon. Peu d'hommes autant que lui ont cru à ce point au pouvoir que possède le cinéma de susciter du lien, de déminer les mises en scène patronales, de renverser les ordres les mieux établis. Son rapport à la caméra, immédiat, sensuel, d'une intelligence fulgurante, était d'abord un rapport à l'outil. Il ne la touchait jamais sans liesse, sans cette joie contagieuse contenue dans l'acte même de faire. Il ne la touchait jamais sans la mettre au service de ceux qu'il aimait, protégeant leur intégrité tout en leur permettant d'accéder au statut de personnage de film : y a-t-il plus beau visage, dans le cinéma français, que celui de Suzanne, dans Classe de lutte ?


Georges était une des plus belles personnes que j'ai rencontrée dans ma vie. Il m'a appris que le cinéma servait d'abord à faire passer - des idées, des visages, des colères, des chimères -, à faire passer puis à raccorder - des bouts des uns, des bouts des autres, pour un peu plus d'en commun. Il m'a appris que le cinéma était une pratique qui se partage, libre de droit, propriété de tous. Il m'a appris à faire la révolution. Il m'a appris à aimer cela.
Ensemble, nous avons parcouru la France pour présenter Classe de lutte ou ce Nouvelle Société n°6 qu'il aimait tant, et qui représente pour moi son testament : deux films où domine le mot "à suivre", le seul mot qui compte au cinéma. Lui qui avait tellement peur de parler en public, parce qu'il connaissait l'importance des mots, parce qu'il concevait la maîtrise de la langue comme un instrument de lutte, parce qu'il pensait que sans elle on ne pouvait vivre digne, me répétait chaque fois que j'étais son professeur. En réalité, le professeur, c'était lui : prof de dignité, prof de fidélité, prof de vin d'Arbois, prof de tout ce qu'on n'apprend pas dans ces écoles où il regrettait pourtant de n'avoir pu mettre les pieds. Georges Binetruy fut le meilleur pédagogue que je n'ai jamais eu.
Pour vous le faire connaître et pour lui rendre hommage, j'aimerais vous présenter trois courts métrages, intitulés tous trois Nouvelle Société : trois ciné-tracts, ironiques et insolents, entre situationnisme et agit-prop, actualités populaires et cinéma d'intervention, réalisés en 1969 et 1970 par le Groupe Medvedkine de Besançon et pour lesquels il assura l'image. Des trois, Nouvelle Société n°6 est le plus émouvant. A la jubilation de retourner contre elles-mêmes les images du pouvoir, de les détourner puis de les renvoyer à leur expéditeur, s'ajoute ici l'empathie pour une fillette que les conditions de travail empêchent de voir ses parents.

Au projet de “Nouvelle Société” voulu par Jacques Chaban-Delmas, le premier ministre de l'époque, les ouvriers-cinéastes répondent à leur façon : cinéma-boomerang, cinéma-guérilla, tout de suite, sans attendre le grand soir. Et puisque l'histoire du geste cinématographique, ainsi conçu comme mouvement d'émancipation, est une histoire sans fin, nous découvrirons ensuite Mon diplôme, c'est mon corps, le dernier film en date de Sophie Bruneau et Marc-Antoine Roudil (Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés). Dans ce film, Madame Elayoubi nous parle de sa dignité de femme et de sa souffrance en tant que femme de ménage ; comme Georges Binetruy, elle nous dit surtout qu'on ne se libère jamais totalement sans la langue. Georges Binetruy est mort en homme libre, Fatima Elayoubi vient de publier son premier livre, Prière à la lune, dont nous lirons ensemble quelques pages.


Peuple et culture est un mouvement d’éducation populaire né pendant la Résistance, avec pour objectif de lutter contre toutes formes d’aliénation, et de favoriser l’accès du plus grand nombre à la culture. Créé en 1951, Peuple et culture Corrèze propose aujourd’hui des actions mêlant art, information et politique. Ses deux activités majeures sont la diffusion de cinéma documentaire (projections-débats et rencontres avec les réalisateurs, à Tulle et en milieu rural avec la complicité d'autres associations) et la sensibilisation à l'art contemporain (résidences d’artistes, expositions, relais Artothèque du Limousin, ateliers pédagogiques, prêts d’oeuvres). Sortir la Tête, 14 rue Riche à Tulle, est un nouveau lieu où s'expérimente, autour de questions particulières, le croisement entre oeuvres d'art, cinéma documentaire, lectures, rencontres... L’association propose également des ateliers de pratiques artistiques : vidéo, théâtre, écriture, chanson, accompagnés par des réalisateurs, comédiens, des écrivains, des musiciens...